L’herpèsvirus félin infecte jusqu’à 97 % des chats au cours de leur vie, selon les données publiées dans le Journal of Veterinary Ophthalmology et c’est la première cause de maladie oculaire chez le chat. Pourtant, quand leur animal cligne d’un seul œil, la plupart des propriétaires pensent à un geste affectueux. Ce n’est pas toujours le cas. Un œil qui cligne de façon répétée ou asymétrique peut indiquer une douleur, une infection ou une lésion cornéenne qui s’aggrave à chaque heure perdue. Ce guide présente les 6 causes les plus fréquentes, avec les signes qui distinguent le normal du pathologique et les critères précis pour décider d’une consultation en urgence.
Slow blink ou blépharospasme : la différence qui change tout
Le slow blink est un clignement lent, volontaire, les deux yeux fermés en même temps, dans un contexte de détente. C’est un signal d’apaisement documenté chez le chat, étudié notamment par Humphrey et McComb de l’Université de Sussex (Scientific Reports, 2020). Votre chat vous regarde, plisse légèrement les deux yeux et continue de se comporter normalement. Il mange, il ronronne, il n’est pas crispé.
Le blépharospasme, c’est autre chose. C’est la fermeture involontaire et répétée d’un seul œil, souvent accompagnée d’une contraction musculaire visible autour de la paupière. Le chat peut gratter l’œil avec sa patte, secouer la tête ou fuir la lumière. La différence n’est pas toujours évidente au premier regard mais elle est déterminante : un blépharospasme est un signe de douleur oculaire jusqu’à preuve du contraire.
Règle pratique : si le clignement ne concerne qu’un seul œil, s’il est répétitif et si le chat semble gêné ou agité, ne l’attribuez pas à de l’affection. Observez pendant 30 minutes. Si le comportement persiste, passez à l’étape suivante.
Cause 1 : corps étranger ou irritant
Un grain de poussière, un brin d’herbe, un poil. C’est la cause la plus banale et souvent la plus rapide à se résoudre. Le chat cligne frénétiquement d’un seul œil, la paupière est légèrement gonflée, un larmoiement clair apparaît. Dans la majorité des cas, le corps étranger est éliminé naturellement en quelques minutes.
Ce qui doit vous alerter : le clignement persiste au-delà de 20 à 30 minutes, l’œil reste partiellement fermé ou vous observez un écoulement jaunâtre ou verdâtre. Un corps étranger planté dans la cornée ne s’élimine pas seul et provoque une ulcération si on laisse le chat se frotter. Ne tentez pas de retirer quoi que ce soit vous-même avec un coton ou un doigt : vous risquez d’aggraver la lésion.
- Durée normale : clignements qui s’arrêtent en moins de 30 minutes
- Signe d’alarme : persistance, écoulement coloré, l’œil reste mi-clos
- Action : consultation vétérinaire dans la journée si ça dure
Cause 2 : conjonctivite
La conjonctivite est l’affection oculaire la plus fréquente chez le chat, d’après le Cornell Feline Health Center. C’est une inflammation de la muqueuse qui tapisse l’intérieur des paupières. Elle se manifeste par un ou deux yeux rouges, un écoulement muqueux ou purulent et un clignement excessif. Quand un seul œil est touché, la cause est souvent bactérienne (Chlamydophila felis notamment) ou traumatique. Quand les deux yeux sont atteints, le soupçon viral est plus fort.
Chlamydophila felis et les bactéries secondaires génèrent un écoulement épais, jaunâtre, qui colle les paupières le matin. La conjonctivite virale liée au FHV-1 produit plutôt un écoulement séreux clair qui devient purulent en cas de surinfection.
Une conjonctivite non traitée peut évoluer vers une kératite (atteinte de la cornée) en quelques jours. Le traitement passe par des collyres antibiotiques ou antiviraux prescrits par le vétérinaire, jamais par des produits en automédication destinés à l’humain.
Cause 3 : herpèsvirus félin (FHV-1)
C’est la cause numéro un des maladies oculaires félines. Les données publiées dans Veterinary Ophthalmology en 2024 indiquent que le FHV-1 était détecté chez 57,6 % des chats de refuge présentant une maladie oculaire active. Plus de 80 % des chats exposés au virus deviennent porteurs latents à vie et 45 % re-excrètent le virus spontanément, notamment lors d’un stress, d’un déménagement, d’une hospitalisation ou d’un changement de routine.
Le FHV-1 produit des ulcères cornéens dendritiques, des lésions en forme de branches d’arbre pathognomoniques du virus. Le chat cligne d’un seul œil, fuit la lumière et peut présenter des sécrétions oculaires accompagnées d’écoulements nasaux. Chez les chatons, la primo-infection est souvent sévère.
Le traitement repose sur le famciclovir (antiviral oral : 90 mg/kg trois fois par jour pendant 21 jours selon l’étude PMC 2024), associé à des soins locaux. L’automédication avec des antiviraux humains est contre-indiquée chez le chat : certaines formulations sont toxiques pour l’espèce.
Cause 4 : ulcère cornéen
L’ulcère cornéen est une perte de substance sur la surface transparente de l’œil. Il peut survenir après un traumatisme, une griffure d’un autre chat, une infection virale (FHV-1 en premier lieu) ou en conséquence d’une sécheresse oculaire chronique. Le signe principal est un blépharospasme douloureux, souvent unilatéral : le chat garde l’œil à demi fermé, plisse la paupière et montre une sensibilité marquée à la lumière.

Le diagnostic repose sur le test à la fluorescéine : le vétérinaire instille un colorant dans l’œil et observe sous lumière bleue. La zone ulcérée retient le colorant et s’illumine en vert. L’examen est rapide, indolore et indispensable pour confirmer le diagnostic.
Un ulcère non traité peut perforer la cornée en 24 à 72 heures dans les cas graves. C’est une urgence vétérinaire réelle. Le traitement inclut des antibiotiques locaux pour prévenir la surinfection, des analgésiques et parfois une intervention chirurgicale si la lésion est profonde.
Cause 5 : entropion
L’entropion, c’est l’inversion partielle de la paupière vers l’intérieur : les poils frottent en permanence sur la cornée. La douleur est chronique et le clignement unilatéral, persistant. Les races brachycéphales sont surreprésentées. Une étude publiée dans Veterinary Ophthalmology a montré que 80 % des cas d’entropion primaire chez le chat concernaient des races brachycéphales, avec le Persan et l’Exotic Shorthair représentant chacun 33 % des cas.
La prévalence des ulcères de cornée la prévalence d’ulcère cornéen, complication fréquente de l’entropion non traité, atteint 36 % dans les populations de référé, contre 15 % chez les chats non brachycéphales (Frejlich et al., Veterinary Ophthalmology 2025). Si vous avez un Persan ou un British Shorthair qui cligne régulièrement d’un œil sans cause apparente, l’entropion mérite d’être examiné en consultation.
Le traitement définitif est chirurgical. Le vétérinaire retire une bandelette cutanée sur la paupière pour la repositionner correctement. L’intervention évite des lésions cornéennes irréversibles.
Cause 6 : uvéite et glaucome
L’uvéite est une inflammation de l’uvée (iris, corps ciliaires, choroïde). C’est l’une des principales causes de cécité acquise chez le chat selon le Dr Thomas Kern du Cornell University College of Veterinary Medicine. L’œil est rouge, douloureux, avec une pupille réduite ou irrégulière. Le chat cligne d’un œil et fuit activement la lumière.
Le glaucome est lié à une augmentation de la pression intraoculaire. L’œil peut paraître légèrement proéminent ou vitreux, la pupille est dilatée et peu réactive. Le blépharospasme est présent mais moins dominant que dans l’uvéite.
Ces deux pathologies peuvent provoquer une cécité irréversible en 24 à 48 heures si la prise en charge est trop tardive. L’uvéite peut être secondaire à une infection systémique (FIV, FeLV, FIP, Toxoplasma) : un bilan général est donc indispensable en parallèle du traitement oculaire.
Quand consulter en urgence
Tous les clignements unilatéraux ne nécessitent pas une urgence nocturne. Le tableau ci-dessous vous aide à décider.
| Signe observé | Délai recommandé | Cause suspectée |
|---|---|---|
| Clignement seul, chat détendu, cesse en 30 min | Surveillance à domicile | Irritant passager, slow blink |
| Clignement persistant, œil mi-clos, larmoiement clair | Consultation dans la journée | Corps étranger, conjonctivite légère |
| Écoulement coloré (jaune, vert, muqueux) | Consultation dans la journée | Conjonctivite bactérienne, surinfection |
| Œil fermé en permanence, sensibilité à la lumière marquée | Consultation dans les 12 heures | Ulcère cornéen, FHV-1 actif |
| Œil rouge, pupille anormale (asymétrie, dilatation fixe) | Urgence : consultation immédiate | Uvéite, glaucome |
| Œil proéminent ou vitreux, œdème visible | Urgence : consultation immédiate | Glaucome aigu, perforation suspectée |
| Comportement général altéré (abattement, refus de manger) | Urgence : consultation immédiate | Atteinte systémique (FIV, FeLV, FIP) |
Si votre chat garde un œil fermé ou mi-clos depuis plus de 2 heures sans amélioration visible, appelez votre vétérinaire. L’œil du chat se détériore rapidement : une lésion cornéenne qui s’aggrave sur 48 heures sans traitement peut laisser des séquelles définitives.
Ce que le vétérinaire va faire lors de l’examen
Le vétérinaire commence par une observation à distance : posture, réaction à la lumière ambiante, symétrie des deux yeux. Il examine ensuite l’œil à l’ophtalmoscope ou à la lampe à fente pour évaluer la cornée, la conjonctive et la chambre antérieure.
Quatre examens sont généralement réalisés :
- Test à la fluorescéine : instillation d’un colorant jaune-orange pour détecter les ulcères cornéens. Dure 2 à 3 minutes, indolore.
- Tonomètre : mesure la pression intraoculaire pour diagnostiquer ou exclure un glaucome.
- Test de Schirmer : évalue la production lacrymale. Un papier absorbant est placé à l’angle interne de l’œil pendant 60 secondes.
- Prélèvement conjonctival : si une infection virale ou bactérienne est suspectée, un écouvillon est envoyé en laboratoire pour PCR (FHV-1, Chlamydophila felis).
Sur la base de ces résultats, le vétérinaire prescrit le traitement adapté. Ne repartez pas sans avoir noté la fréquence d’administration des collyres : une application toutes les 4 heures n’est pas une application 2 fois par jour.
Si les symptômes réapparaissent régulièrement chez un chat connu FHV-1 positif, discutez avec votre vétérinaire des conditions qui déclenchent les rechutes : changement d’environnement, arrivée d’un nouvel animal, hospitalisation. Réduire les facteurs de stress fait partie du traitement.